La diffusion de la désinformation n’est pas une nouveauté en Afrique mais, ces dernières années, le rythme et le volume des “fake news” (fausses nouvelles lancées en connaissance de cause le champ médiatique) ont pris des proportions plus larges et plus inquiétantes. Des études ont montré que les Africains sont exposés à la désinformation de façon régulière. Or, sur le continent, déterminer la véracité des informations accessibles revient à chercher une aiguille dans une botte de foin. Face à ce défi, le fact-checking (vérification des faits) et l’éducation aux médias sont souvent présentés comme des remparts.En tant que spécialistes des médias et de la communication de masse, nous avons mené une étude afin d’évaluer l’efficacité des stratégies de lutte contre la désinformation et les pratiques de fact-checking. Cette recherche repose sur 42 entretiens réalisés en 2021 avec des professionnels des médias au Kenya et au Sénégal.Les participants sont soit des journalistes, des spécialistes de fact-checking ou acteurs influençant les politiques médiatiques (fonctionnaires du gouvernement, employés de think tanks, universitaires).Le fact-checking : pratiques et perceptionAu Kenya comme au Sénégal, le fact-checking s’impose comme stratégie de réaction contre la désinformation. Les fact-checkeurs et les journalistes sont au premier rang pour vérifier et déterminer l’exactitude des informations partagées en public (par exemple, la vérification des publications faites par les utilisateurs des réseaux sociaux) ou des contenus créés au niveau interne pour être diffusés par l’entreprise de presse. Les services de fact-checking les plus populaires utilisés par les participants sont PesaCheck, Piga Firimbi et AfricaCheck. Dans ces deux pays, les méthodes de vérification reposent sur le recoupement des sources différentes et l'utilisation d'images et de vidéos. Les fake news les plus répandues ont trait à la politique et aux sujets d'ordre sanitaire. Les informations vérifiées sont disséminées sous divers formats à travers des reportages, des publications sur les réseaux sociaux et la production de courtes vidéos sur des contenus qui ont été authentifiés. Read more: Les faux travaux académiques se multiplient : pourquoi ils représentent un danger et comment y mettre fin Le recoupement de l’informationNotre étude montre que les professionnels des médias au Sénégal et au Kenya recoupent les informations avant leur diffusion. Ce processus implique la consultation de sources primaires ainsi que le recours à des experts pour éclairer et contextualiser les contenus à vérifier. Les participants définissent les experts comme des spécialistes dans un domaine particulier ou des personnes qui font des contributions régulières sur le sujet à travers les médias. En plus de la vérification des informations auprès des sources et des experts, on note une tendance émergente au niveau des entreprises de presse qui consiste à créer des desks dédiés au fact-checking pour vérifier les informations avant leur diffusion. Pour éviter que les journalistes et rédacteurs ne diffusent de fausses informations, les participants des deux pays étudiés révèlent que les organes de presse ont formé leurs employés à l’utilisation d’outils de vérification. La vérification des images et des vidéosLes images et vidéos diffusées sur les réseaux sociaux mêlent souvent vérités et manipulations. Pour vérifier ces contenus, les professionnels font usage de techniques de recherche d’images inversées, une technique rendue possible par la géolocalisation et l’existence d’un grand nombre d’images disponibles en ligne que les fact-checkeurs peuvent comparer. L’outil de recherche inversée de Google est le plus utilisé. En effet, la géolocalisation à travers Google Maps permet de situer le lieu exact où une image a été prise et le comparer au lieu indiqué sur le contenu à vérifier. Pour les vidéos, les professionnels utilisent un outil appelé InVID qui permet de générer les images d’une vidéo. Ces images sont ensuite géolocalisées par le moyen d’une technique de recherche d’images inversées.Perceptions sur l’efficacité de la vérification des faitsLes professionnels des médias des deux pays perçoivent la vérification des faits comme une stratégie efficace qui devrait être encouragée pour lutter contre la désinformation. Le fact-checking est un moyen efficace pour vérifier les contenus, même s’il est essentiel de prendre en considération l’importance de la liberté d’expression et d’éviter que le gouvernement ou le secteur privé soient responsables de l’exactitude des informations partagées sur les plateformes médiatiques. La plupart des participants ont loué les actions des entreprises de réseaux sociaux comme X (ancien Twitter) et Facebook visant à restreindre les fausses informations partagées par l’ancien (actuel) président américain Donald Trump. En dehors de ces avis favorables, beaucoup de critiques pensent que les entreprises de réseaux sociaux font peu d’actions pour contrecarrer la désinformation. D'ailleurs la récente décision du groupe Méta de mettre fin à son programme fact-checkeurs et de le remplacer par des notes de la communauté pourrait conduire à une nouvelle prolifération des fausses informations sur les plateformes du groupe propriétaire de Facebook, Instagram, Threads, and WhatsApp. Read more: De Twitter à X : un an après, les suprémacistes blancs sont-ils de retour ? L'éducation aux médias : pratique et perceptionsFormer le public sur comment vérifier les contenus est une mesure proactive qui aide à freiner la dissémination de la désinformation en impliquant le plus grand nombre, en plus des professionnels des médias. De cette façon, les professionnels partagent avec le public les procédés de vérification des faits qu’ils utilisent comme une forme d’éducation aux médias. Au Kenya, les organes de presse produisent des vidéos et des tutoriels sur la façon de vérifier les informations diffusées sur internet. Africa Check aussi réalise des productions sur les méthodes de vérification des informations.Les organisations de fact-checking telles que Africa Check et les organes de presse jouent un rôle crucial non seulement dans la vérification des contenus mais aussi la formation des consommateurs de contenus sur comment vérifier les informations avant de les partager sur les réseaux sociaux ou leurs applications de discussion. Ainsi, les vidéos sur l’éducation aux médias sont traduites en langues locales pour mieux faciliter leur consommation par le public. Elles deviennent accessibles aux créateurs de contenus et aux consommateurs qui ne comprennent pas le français ou l’anglais. Au Sénégal, Africa Check a noué un partenariat avec une station de radio communautaire pour offrir des formations en éducation aux médias dans une langue locale. L’initiative consiste à vérifier des faits, traduire les articles en langue nationale Wolof et ensuite partager les informations sur WhatsApp. Grâce à ce partenariat avec une radio communautaire locale, les éléments partagés sur WhatsApp sont diffusés auprès des auditeurs pour atteindre un public souvent négligé par les médias mainstream. Perception sur l’efficacité de l’éducation aux médiasL’éducation aux médias est perçue par les personnes interrogées comme une stratégie proactive qui peut donner au public une certaine autonomie lui permettant d'exercer lui-même son esprit critique et de vérifier lui-même les faits. Promouvoir l’éducation aux media peut renforcer la perspicacité du public, lui permettre de faire du fact-checking, vérifier des contenus, et corriger de fausses informations s’il est motivé à le faire. Les journalistes et les fact-checkeurs du Kenya et du Sénégal ont exprimé la même perception, en insistant sur l’importance de l’éducation aux médias pour juguler la diffusion des fausses informations. En outre, ils ont insisté sur le fait que l’éducation aux médias n’est pas seulement importante pour le public. Pour réussir dans le combat contre la désinformation, les professionnels des médias ont aussi besoin de formation pour rester au fait des changements technologiques et des stratégies et techniques utilisées par les propagandistes de la désinformation. La vérification des faits et l'éducation aux médias sont ainsi considérés comme complémentaires et efficaces. Les professionnels des médias suggèrent une approche hybride qui combinerait les deux méthodes de façon à permettre aux consommateurs des médias d’être des usagers critiques, en disposant d'une bonne compréhension des techniques de vérification des faits. Read more: Contenu des médias sociaux en temps de guerre : un guide d'experts sur la manière d'éviter la violence sur vos fils d'actualité Des limites difficiles à surmonterCependant la mise en pratique de ces approches se heurte à plusieurs obstacles, notamment la réticence des responsables gouvernementaux à répondre aux demandes d’information, souvent par crainte d’une vérification critique de leurs déclarations. La diversité culturelle et linguistique en Afrique représente un autre défi pour les professionnels des médias, d’autant que la traduction des contenus vérifiés en langues locales n’est pas chose aisée et requiert beaucoup de temps et des moyens financiers conséquents. Par ailleurs, au Sénégal et au Kenya, tout comme dans beaucoup de pays d’Afrique, l’éducation aux médias n’est pas encore inscrite dans les programmes d’enseignement. Investir dans des programmes d’éducation aux médias dans les écoles va nécessiter des activités de traduction et d’interprétation, qui somme toute, posent de sérieux défis en termes d’expertise, d’argent et de temps. En plus de la création des desks de fact-checking dans les rédactions et la sensibilisation du public sur les dangers de la désinformation, la promotion de l’éducation aux médias à tous les niveaux (médias, mosquées, églises, entreprises, écoles, universités,) devrait être une priorité absolue. A cet égard, l'école, à côté des médias, devrait être la pierre angulaire malgré les coûts que cela pourrait induire. A défaut d'en faire un programme d'enseignement en bonne et due forme, l'organisation de semaines des médias à l'école, comme c'est le cas dans des pays comme la France, pourrait constituer un pas décisif dans cette direction.Layiré Diop does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.