Dans une déclaration frappante au Financial Times, publiée le 2 janvier 2026, le chef du Centre pour la cybersécurité belge (CCB), Miguel De Bruycker, affirme que l’Europe a « perdu Internet ». Selon lui, il est désormais « impossible » de garantir que les données des institutions ou entreprises européennes restent exclusivement hébergées au sein de l’Union. Les infrastructures étant dominées par les géants technologiques américains, tout espoir d’indépendance semble irréaliste. « Nous avons perdu toutes les technologies cloud. Nous avons perdu Internet, soyons honnêtes. Si je veux que mes informations soient stockées à 100 % dans l’UE… ce n’est qu’un rêve », déclare-t-il.Cette dépendance concerne aussi bien les infrastructures que la cybersécurité elle-même, qui repose en grande partie sur des acteurs privés non européens. Pour De Bruycker, cette situation n’est pas encore une menace directe pour la sécurité, mais elle compromet l’autonomie stratégique du continent. Il insiste : « Plutôt que de vouloir bloquer les hyperscalers américains, nous devrions concentrer notre énergie sur le développement de solutions européennes. »Souveraineté numérique : des discours sans effetsMalgré de nombreuses déclarations politiques en faveur d’un « réveil technologique », peu d’avancées concrètes sont visibles sur le terrain. De Bruycker juge que les discussions actuelles sur la souveraineté numérique sont « religieuses », trop théoriques et déconnectées des réalités industrielles. Il plaide pour des initiatives structurantes à l’échelle de l’Union, comparables à la création d’Airbus, afin de bâtir des projets communs dans le cloud ou l’intelligence artificielle.Ses propos font écho aux appels lancés en novembre dernier par Emmanuel Macron et Friedrich Merz, qui ont exhorté les pays européens à combler le retard face aux États-Unis et à la Chine. Mais pour De Bruycker, l’Europe manque cruellement de capacités locales. Des entreprises comme OVHcloud ou Schwarz Digital existent, mais restent isolées face à la puissance des GAFAM. Résultat : le continent reste dépendant, vulnérable et absent des grandes dynamiques technologiques mondiales.Dans une tribune, l’ancien commissaire européen Thierry Breton dresse lui aussi un constat sévère. Il y décrit un monde numérique fragmenté, dominé par les logiques étatiques aux États-Unis tandis que l’Europe reste marginale. Il y dénonce la dépendance aux GAFAM, et plaide pour une stratégie alliant régulation ambitieuse, innovation souveraine et coordination politique. « La souveraineté se construit, elle ne s’achète pas », affirme-t-il.Mais cette volonté d’indépendance a un prix : Thierry Breton a été directement sanctionné par les États-Unis le 23 décembre 2025. Washington lui a imposé une interdiction de visa, en représailles à son rôle dans le durcissement de la régulation européenne des plateformes numériques. Un geste politique fort, révélateur des rapports de force réels dans le domaine technologique.Cyberattaques et protection inefficaceLa Belgique, qui accueille les institutions de l’UE et de l’OTAN, subit régulièrement des attaques informatiques. Selon De Bruycker, les systèmes d’au moins vingt organisations sont visés chaque jour. Il affirme que ces intrusions sont généralement l’œuvre de « hacktivistes ». Ces attaques, précise-t-il, n’ont pas pour but de voler des données sensibles, mais de perturber temporairement le fonctionnement des sites ciblés : « C’est temporaire, ça ne vole rien. Ça perturbe simplement le fonctionnement normal du site. »Ces incidents illustrent surtout l’échec des outils de cybersécurité américains, censés protéger leurs alliés européens. Malgré leur dépendance stratégique à Washington, les pays de l’UE ne parviennent toujours pas à se doter de défenses efficaces.Pendant que l’Europe débat, régule et tergiverse, d’autres puissances investissent, innovent et avancent. Le constat est clair : sans vision ni volonté politique forte, l’Union européenne risque de rester un simple marché captif dans un monde numérique façonné par d’autres.